Un mois de mauvaise joueuse : être femme en 2017

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TW : viol, agression sexuelle, harcèlement

Le titre de cet article fait référence à ceci

Lorsque les hommes évoquent les difficultés que les femmes peuvent rencontrer au quotidien, je me rends compte qu’ils n’ont souvent aucune idée de ce que nous pouvons entendre ou subir régulièrement. J’ai donc décidé de raconter, de façon très simple, ce que ressemble un mois de ma vie en terme de sexisme, que ce soit des propos, des actes, ou mon propre sexisme intériorisé.

Les anecdotes racontées ici sont 100% authentiques et correspondent aux dates indiquées. Je n’ai rien inventé ou exagéré, je raconte les choses telles que je les ai ressenties. Afin que personne ne modifie son comportement, j’ai gardé le projet secret durant toute sa réalisation, même auprès des êtres les plus chers.

Afin d’éviter toute ambiguïté, je n’ai pas mentionné les propos « limites » tels que blagues graveleuses, grossophobie, homophobie, racisme qui sont évidemment condamnables mais dont je savais qu’ils déclencheraient des débats en mode « ça touche aussi les hommes/on peut rire de tout» qui occulteraient le reste de mon propos.

Je n’ai pas non plus mentionné le sexisme dans les médias que j’ai pu constater tout au long de ce mois, ni noté les témoignages quotidiens de femmes sur Internet, car cela était intenable, j’aurai dû entièrement me consacrer à cet article pendant un mois.

Je n’ai pas non plus mentionné les insultes et les propos sexistes venant de personnes dont le jugement était altéré par la démence ou le délire (ce qui arrive souvent dans mon métier).

Je pensais avoir plus de propos sexistes venant de femmes, je me rends compte qu’en fait ce n’est pas tant présent que ça, mais que je m’en souviens plus car ça me mets encore plus hors de moi, comme par exemple une collègue qui ne veut pas que les hommes mettent la table (les islamophobes au fond qui s’agitent, sachez que c’est une bonne chrétienne) ou tous les cas de slut-shaming.

D’ailleurs, en parlant d’Islam, certains semblent découvrir le féminisme, le harcèlement de rue etc. qu’à travers un filtre anti Islam. Pour ceux qui se posent la question, les hommes mentionnés dans ce texte ont des origines très diverses, et pour ceux dont je connais la religion on était loin d’avoir une majorité de musulmans. Le sexisme touche toutes les couches de la population, remettons-nous tous en cause !

Ce point  de vue ne prétend ni à la représentativité ni à l’objectivité. Il n’est que mon propre témoignage. Mes réactions ne sont pas décrites comme des exemples à suivre, bien au contraire ; je suis juste honnête avec ma façon de gérer du mieux que je peux les évènements qui m’arrivent.

L’écriture de ce texte a été assez désagréable. Je ne pensais pas recueillir autant d’anecdotes, je me suis rendue compte qu’en fait j’efface ce genre de choses au quotidien, pour ne plus y penser, pour avancer ; devoir les garder dans un coin de ma tête jusqu’au soir, et lire la totalité a été assez difficile.

Enfin, pour ceux qui se disent « la pauvre elle a vraiment une vie de merde » en lisant cette série d’expériences désagréables, ne vous inquiétez pas, je vis aussi plein de choses très belles, je fréquente plein de gens super chouettes, simplement je ne les ai pas cités ici car ce n’était pas le propos.

Pour des raisons de confidentialité auprès de mes amis qui me lisent, je n’ai pas cité un témoignage de harcèlement moral au sein d’un couple et un autre de viol conjugal, que deux femmes m’ont raconté au cours de ce mois.

15 Août

Au travail, une vacataire que je ne connais que d’aujourd’hui apprend que j’ai un chat un chien et que je veux adopter un autre chien. Elle me dit « tu vis seule alors ? ». Elle semble très surprise que je sois mariée tout en ayant des animaux.

Un collègue apprenant que je veux adopter un chien me dit « tu devrais plutôt faire des enfants, les femmes sont faites pour ça » devant cinq autres hommes hilares. Je lui réponds que je ne suis pas une pondeuse[1], il enchaîne alors sur plusieurs minutes de dénigrement de mon premier chien (« un teckel ? c’est de la merde ça ») et d’explications sur pourquoi je ne serai pas capable de gérer un gros chien, car je suis une petite femme (« tu vas t’envoler »), n’ayant pourtant aucune connaissance à propos des chiens. Je lui réponds poliment mais fermement. « C’est une teigne » dit-il à une collègue. J’ai envie de lui répondre qu’il peut garder son avis pour lui mais je me retiens.

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16 Août

Départ en vacances prévu demain. Je passe plus d’une heure à m’épiler et à faire des soins de la peau, tandis que mon mari aura juste à se raser la barbe et la tête.

Comme chaque été, je suis terrifiée à l’idée de me retrouver en maillot de bain devant tout le monde, me trouvant grosse depuis que je suis enfant malgré une taille 38. Ces complexes, nés à cause d’un médecin qui a rentré dans la tête de ma mère que ses filles étaient grosses (les photos de familles sont pourtant un démenti total face à cette affirmation, nous n’étions même pas rondes), entretenus par des remarques familiales et des régimes chaotiques, ont été ravivés par la grossophobie ambiante sur internet. Je décide d’aller acheter un maillot une pièce. Le résultat est pire, j’opte pour un short +soutien-gorge.

Je pars retirer de l’argent à la banque. Je suis comme à chaque fois agacée de lire que mon compte commun est au nom de M. et Mme Martin, alors que j’ai spécifié mon choix de garder mon nom de « jeune fille ». « Nous sommes dans une société patriarcale » s’était excusé le banquier. J’étais au moins contente qu’il connaisse le concept. Dans le même genre, lorsque je me suis mariée j’ai reçu une lettre de l’administration me demandant mon nom d’usage suite au mariage. J’ai répondu mon nom actuel et la femme en charge du dossier m’a renvoyé mon formulaire en entourant « mariée » en rouge et mon nom, avec des points d’interrogations. Je lui ai répondu que nous n’étions plus en 1850, par conséquent je pouvais garder mon nom tout en étant mariée.

17 Août

Je suis à un festival en Espagne pour quelques jours. Le premier soir, je sens quelqu’un passer derrière mois, j’ai l’impression qu’il se frotte à mes fesses mais je me dis que je suis parano. Une heure plus tard un pote m’explique qu’il a dû aller gueuler sur un mec qui s’est frotté à plusieurs filles dans la soirée « Maybe I did it, I don’t remember » répond le festivalier visiblement alcoolisé. Mon pote lui dit qu’il a intérêt à se souvenir s’il veut rentrer chez lui avec ses dents.

18 Août

 Je me sens mieux à la plage et prend plaisir à nager, même si je préfèrerai nager sans le haut, mais les moqueries de potes envers une touriste à la poitrine tombante et la peur de passer pour une provocatrice m’en empêchent.

Le soir je suis saoulée de devoir emmener un sac à main juste pour mon téléphone, mais il ne rentre pas dans ma poche contrairement à celui de mon mec, pourtant plus grand, grâce à la magie des poches plus petites pour les femmes.

J’hésite à écrire ce passage car je me rappelle le cyber-harcèlement qu’avait subit l’autrice d’un article à ce sujet. Je fini quand même par le faire, parce que merde.

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19 Août

Dans les toilettes femmes du restaurant il y a une table à langer. Je me demande s’il y en a parfois dans les toilettes pour hommes, et comment font les papas qui veulent changer leur enfant si ce n’est pas le cas.

Le soir un groupe d’amis joue, dont une copine. Elle assure ! Ce sera une des deux seules musiciennes de tout le festival. Pourtant il y a beaucoup de femmes dans le public, de réelles passionnées qui ne sont pas là pour suivre leur mec. Habituée à une scène parisienne plus mixte, je suis assez surprise.

20 Août

Une copine me demande conseil pour un chat coincé dans un moteur en bas de son immeuble. Je lui dis de mettre un mot sur le pare brise pour éviter que le conducteur ne démarre sa voiture en attendant de pouvoir le secourir. Elle me dit devoir attendre demain car un mec est venu lui tourner autour pendant qu’elle inspectait la voiture.

21 Août

Journée off chez moi en attendant la reprise du travail le lendemain. Je promène mon chien. J’appréhende le retour de l’hiver et son soleil qui se couche tôt, car je ne peux promener mon chien que le jour. Je suis en effet terrifiée de le faire lorsqu’il fait nuit, depuis un an, car un homme m’a frappé et violée en bas de chez moi lors d’une balade nocturne. Cette agression a influée mon choix de prendre un gros chien, afin de pouvoir être protégée, et retrouver mon indépendance pour ces promenades que j’appréciais beaucoup. Heureusement je déménage dans deux mois, car je suis obligée de voir le lieu de l’agression chaque jour depuis. Le procès de mon agresseur n’a pas encore eu lieu, mais il est emprisonné.

22 Août

Après mon travail du matin je pars faire les courses au supermarché pour un patient qui a besoin de produits de toilette. J’ai très chaud, je troque mon jean pour un short, avec l’appréhension des réactions qu’il ne manque jamais de susciter, d’autant plus que je n’ai plus l’habitude des grands magasins.

Ça ne manque pas, au bout de vingt minutes de courses un jeune homme très proche de moi me scanne de la tête aux pieds et me dit « vous avez de très beaux yeux bleus mademoiselle ». Je suis gênée mais je le remercie en baissant les yeux.

Après les courses je pars promener mon chien, je me penche pour attacher sa laisse lorsque nous arrivons dans un endroit où il y a plus de voitures. J’entends alors siffler, je relève la tête et constate que c’est un quinquagénaire en voiture qui a ainsi exprimé son ressenti à mon égard.

24 Août

Une journée horrible après un jour sans rien de notable

Ça commence gentil. Une collègue me dit qu’elle aimerait beaucoup aller voir une pièce de théâtre « Lucrèce Borgia ». Un collègue lui dit « c’est quoi ça, encore une histoire d’amour à la con » je lui demande en souriant si c’est parce qu’on est des femmes qu’on doit forcément aller voir « des histoires d’amour à la con ». Mi-gêné mi-amusé il me dit « Oh ça va je rigole » en me jetant un torchon dessus.

L’après-midi je pars promener mon chien et je tombe sur un mec de mon quartier, que je n’avais pas vu depuis un an. Je le trouve sympathique même si il me met mal à l’aise quand il est ivre (il est tout le temps au bar dès 10h du mat) et que mon chien a peur de lui. Sachant qu’il a des soucis cardiaques je me réjouis de le voir vivant. Il part marcher un peu avec moi et me dit qu’il était en prison. « On m’a accusé de viol » me dit-il.

Je me sens glacée, je commence à transpirer et mes jambes tremblent. Il n’a pas l’air gêné, juste saoulé, me raconte ses problèmes liés à son incarcération, à son retour à la vie normale. Il me demande que nous échangions nos numéros car il en a changé ; heureusement j’ai laissé mon téléphone à la maison.

Je le laisse et pars faire des courses, je repasse sur le lieu de mon agression pour aller au magasin.

Une fois rentrée chez moi je découvre un énième post moqueur envers une amie musicienne qui compte une dizaine d’année de carrière et autant de harcèlement, insultes, menaces, tentatives d’intrusion dans sa vie privée, slut-shaming etc. J’essaie de la consoler en MP. C’est la personne la plus gentille du monde et je souffre de la voir ainsi traitée.

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25 Août

Je ne travaille pas aujourd’hui. Le soir je sors dans un bar pour fêter le départ d’un ami dans un bar parisien. Alors que je fais la queue pour les toilettes un homme vient, essaie d’ouvrir la porte verrouillée, puis me demande si j’attends pour les toilettes. Je lui réponds en riant « oui je ne suis pas là pour le plaisir ». Il me demande de répéter, je le fais et me dis « ah j’avais compris je suis là pour baiser ». Il enchaine ensuite « Tu travailles ici non ? Je t’ai déjà vu » je lui réponds que je n’ai jamais mis les pieds mais il insiste « mais si je t’ai déjà vu sisi » il ne veut rien entendre. Un pote débarque alors et me sauve de ce moment gênant.

Je raconte l’anecdote à mon pote, il me dit « C’est vraiment l’enfer d’être une fille à Paris… C’est vraiment l’enfer d’être une fille tout court en fait ». Cela me touche qu’il trouve la situation anormale.

Nous allons ensuite dans un bar de nuit, grosse ambiance des gens dansent partout. Un homme très classe entre, nos regards se croisent, il me fait un clin d’œil, je lui souris. Je pensais clairement en rester là, mais il passera la soirée à me taper sur l’épaule dès qu’il me voit en me disant « coucou je suis là » malgré mon désintérêt évident et la présence de mon mari.

27 Août 

Je feuillette un magazine en attendant que l’équipe soit en place pour les transmissions. Un article sur un homme ayant fait un test d’épilation intégrale attire l’œil d’un collègue, qui se met à le plaindre avec emphase. Je lui dit que nous aussi, femmes, nous souffrons quand nous nous épilons « Vous c’est pas pareil, votre corps est habitué ». Il est très surpris quand je lui réponds que non, nous avons toujours mal.

29 Août

J’apprends de source sûre qu’un collègue, suspendu il y a moins d’un an suite à l’agression sexuelle d’une collègue pendant le travail (agression dont il s’est vanté, c’est ainsi que la victime en a parlé ensuite) a repris un poste dans un autre service. Sachant qu’il était alors en période de stage, donc d’évaluation, donc facilement non renouvelable. Il va donc être au contact de patientes fragiles et diminuées et de nombreuses collègues féminines. Sa titularisation pour devenir membre de la fonction publique est-elle toujours d’actualité ? Je ne sais pas.

30 Août

Je ne travaille pas aujourd’hui, je pars retrouver une amie en ville. Je porte une robe peu sexy (type 60’s droite non décolletée au dessus du genou) mais peu discrète (violette et moutarde). Un type que je croise me toise et me tchipe.

Je prends le RER, je me mets sur les fauteuils individuels sans même y penser. Je fais ça dès que je peux car ça limite les tentatives d’abordage par les mecs et la guerre des genoux avec les types qui manspreadent joyeusement.

Le soir je mange au restaurant avec mon amie et mon mari. Le serveur me donne l’addition, je suis toute contente c’est la première fois que ça m’arrive alors que j’ai 33 ans. Avant que nous ayons un compte commun, j’ai toujours mis un point d’honneur à payer une fois sur deux, et combien de fois (surtout quand je vivais à Tours avec mon ex) cela a attiré des remarques des serveurs qui trouvaient limite que mon mec était un mufle, et riaient quand je leur disais « égalité des sexes » en souriant.

Après un ciné nous attendons tous les trois sur le quai du RER, quand soudain mon mec va voir un homme assez âgé en s’énervant et lui disant de regarder ailleurs. Je n’avais rien capté mais il nous matait avec insistance moi et mon amie (qui est en jupe).

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31 Août

Après le travail je dois aller quelque part dans ma ville, je fais un détour pour ne pas passer devant le bar où traîne le type accusé de viol. Mon chien est content, ça lui fait une balade plus longue, ça me console un peu.

1 Septembre

Le soir je descends dans les Catacombes de Paris avec mon mari. C’est une habitude, depuis six ans pour moi. C’est un milieu très masculin, avec de plus en plus de femmes. J’y entends régulièrement des propos sexistes. Dès la première salle, deux mecs parlent du fait d’être relou dans les soirées, qu’il faudrait faire ça plus souvent pour décourager les trop nombreux « touristes » qui descendent. Un autre homme rigole et dit « oui c’est vrai ! Et plus de viols aussi ». Je le fusille du regard, il regarde ailleurs en changeant de sujet, et je me sens faible et conne de fermer une fois de plus ma gueule, lassée d’entendre « fais pas ta féministe » ou « ça va c’est de l’HUMOUR putain »

Dans une autre salle six hommes rentrent avec la musique à fond, or une règle des catas c’est que la première musique présente reste, tu dois éteindre ton poste. Ils le laissent allumé donc au bout d’un moment mon mari et mon amie leur demandent d’éteindre. Ils le font avec mauvaise grâce puis je les entends rire grassement dans leur coin «  Elles nous font chier ces bonnes femmes ! Ahahah ! Les salopes ! ». Mon mari et mon amie, tout à leurs discutions, ne les entendent pas. Je ne dis rien, ils sont nombreux et assez nerveux, j’ai peur que ça parte en pugilat.

2 Septembre

On croise un pote (toujours dans les catas), il nous raconte avoir eut des embrouilles avec des mecs qui menaçaient de lui voler ses bières. Il est très fier de dire qu’il leur a répondu « Ben moi je vous défonce un à un, et je viole ta copine aussi, elle est plutôt mignonne ». Mon mari répond  « ça c’était pas obligé par contre ». Il ne relève pas et continue son histoire.

3 Septembre

Je zone sur internet au lit avant de partir au travail. Je lis un tweet sur le harcèlement sexuel envers les soignants. Je réfléchi qu’étonnamment, je me fais beaucoup moins emmerder depuis que je bosse en psy, que lors de mes stages en somatique. Je pense que c’est lié au statut de l’infirmière psy qui a un côté « autorité » que n’a pas l’infirmière en somatique, que le patient considère à son service et donc à qui il peut se permettre de débiter des horreurs avec le sourire.

Ensuite je vois un tweet avec la photo d’un jeune homme ; de nombreuses femmes se plaignent qu’il zone dans le métro et essaie d’embrasser les femmes, ou les attrape par le bras à la sortie des escalators. Mon mari me dit « Ben tu te souviens pas de lui ? Il t’avais attrapé le bras dans un couloir de métro, je l’avais poussé en lui disant de ne pas te toucher ». Je n’en reviens pas de ne pas me souvenir, je me rends compte que j’efface ce genre de micro-agressions de ma mémoire car c’est trop désagréable.

5 septembre

Je change à nouveau de chemin pour aller en ville et éviter l’homme accusé de viol. Cela m’amène à un autre endroit devant la gare que j’évite le plus possible car il y a tout le temps des types bourrés qui me font des réflexions. Heureusement, rien aujourd’hui.

Ensuite, je vais à la projection du film d’une amie, je me pomponne un peu pour lui faire honneur. Je croise un couple qui marche collé-serré, le type a la tête dans le cou de sa femme en mode super amoureux, mais il me sourit et me fait un clin d’œil.

Je passe par la gare de Lyon, j’ai toujours une appréhension en croisant les employés en chasuble bleu (j’avais recroisé un mois plus tard, au même endroit, l’employé qui m’avait fait des gestes salaces, voir l’histoire ICI) mais il a dû être muté ailleurs, ou il a été finalement viré pour son alcoolisme, je ne sais pas.

Après la projection on va manger une pizza avec mon mari. La serveuse est très gentille, mon mari l’interroge sur à qui elle tend la note en général. Elle dit que pour les français elle donne à qui l’a demandé, pour les touristes asiatiques aussi, mais pour les pays de l’Est elle donne toujours aux hommes, car elle n’a jamais vu une femme payer (sauf quand elles sont entre elles bien évidemment).

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7 Septembre

Mon mari m’annonce qu’il m’a acheté des cuissardes de pêche Aigle en 36 (je ne pêche pas, je suis végétarienne, mais je m’en sers dans les catas). Je suis très contente car j’ai toujours beaucoup de difficultés à en trouver. Par contre il me dit qu’elles n’existent que dans le modèle de qualité inférieure. Cela ne me surprends pas : les cuissardes de pêche de petite taille sont considérées comme destinées aux enfants, pas aux femmes. La dernière fois que j’en ai trouvé sur Internet il était stipulé « pour que votre enfant puisse vous accompagner à la pêche ».

8 Septembre

Je ne travaille pas aujourd’hui. Je vais aux Halles avec deux chiens, le mien et un que j’ai en garde. Ils ne passent pas inaperçus (un teckel et un bouledogue français) et j’ai beaucoup de sourires et réflexions de passants amusés ou attendris. Deux hommes assis me voient passer et commencent à aboyer, devant mon absence de réaction ils se mettent à miauler, imiter des bisous et faire des « heyyyy »… Je suis en jean/baskets/chandail.

9 Septembre

En attendant la relève, une collègue a mis Nina Simone. On commence à parler de cette chanteuse, en disant qu’elle est vraiment talentueuse. Un collègue « Oui bon elle est vraiment moche quand même ».

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Le soir, je discute avec une amie de contraception. Elle va devoir retirer son implant contraceptif qui lui provoque des règles très douloureuses. Nous évoquons les différentes solutions et leurs inconvénients, les effets secondaires parfois terribles qu’elles peuvent provoquer. Puis nous finissons par nous dire que c’est vraiment pénible que cette contraception soit uniquement une affaire de femme. Nous souffrons, nous prenons des risques et eux ne font rien. Même mettre un préservatif est compliqué. Dans ma folle jeunesse j’ai eut beaucoup de partenaires, et un seul a mis spontanément un préservatif ; je devais tout le temps le demander et c’est quasi tout le temps moi qui fournissais. Récemment une connaissance s’est retrouvé avec une maitresse qui lui a fait un enfant « dans le dos », tous les potes étaient outrés mais aucun ne s’est dit que ça leur pendaient tous aux nez car quasiment aucun ne mets de préservatif lors de leurs relations sexuelles. Et je ne parle pas des maladies…

10 Septembre

On évoque une patiente qui se fait battre par son mari. Une collègue, comme à chaque fois qu’on évoque une patiente battue « Oui mais bon elle est pas nette celle là ».

11 Septembre

Une collègue me reparle d’il y a quelques jours, quand elle a du quitter le travail car son fils s’était  cassé le bras à l’école. Hospitalisé dans un hôpital proche du notre, elle est partie avec l’accord de notre cadre veiller sur lui en attendant que son mari sorte du travail et prenne la relève. Mais elle a dû rester car les soignants ont insisté. Ils lui disaient que la présence d’une maman était plus rassurante que celle de son père. Elle a donc culpabilisé et sacrifié la fin de sa journée de travail pour rester avec son fils, malgré la présence de son mari.

Depuis quelques jours on a une nouvelle psychiatre dans le service. A la réunion on évoque le cas d’un patient qui a violé une autre patiente et harcelé sexuellement d’autres. On dit en plaisantant à moitié avec une collègue « il faudrait lui trouver un foyer sans femme ». La nouvelle psy qui ne connait pas vraiment ce patient dit alors « Oh ça va il est diminué, il pourra pas faire grand-chose, et puis Mme X là, il faut arrêter c’est pas une oie blanche dans cette histoire ». J’essaie d’argumenter sur le fait que ce patient ne paye pas de mine et qu’il cache bien son jeu, car je le connais bien. Mais la culpabilisation de la victime me mets tellement en rage que je ne trouve plus mes mots.  J’espère qu’elle ne tiens pas ce genre de discours aux victimes de viol car c’est terriblement destructeur (ça s’appelle le sur-traumatisme et on apprend ça en école d’infirmière…).

13 Septembre

Il pleut, je dois aller à la poste, j’oublie de faire un détour et je tombe sur le mec accusé de viol qui fume une cigarette devant son bar habituel. Je réponds à son bonjour de loin, la pluie m’offrant une bonne excuse.

Plus tard dans la journée un homme me demande de passer derrière moi dans le métro en m’appelant « la miss ». Je le laisse passer. Je suis en short et collants, il ne m’a vu que de dos mais commence à marcher derrière moi en me disant « tu me plais bien la miss » et autres propos du genre. La copine qui m’accompagne me dit qu’elle n’en peut plus de ce genre de situations, quand elle sort le soir avec son copain et qu’il s’éloigne d’elle de quelque mètres elle se fait tout de suite accoster. Son copain confirme cet état de fait plus tard dans la soirée.

15 Septembre

Mon mari m’explique qu’il y a eut une enquête interne dans son entreprise sur les conditions de travail, les salaires et qu’il y a une grosse inégalité entre les hommes et les femmes qui a été constatée. Pourtant c’est une entreprise jeune, connue pour son ouverture dans ses embauches, notamment à l’égard des personnes racisées.

Voilà, j’espère que cet article aura été instructif pour vous, nhésitez pas à le partager si vous le jugez utile. Vos expériences sont bienvenues dans les commentaires.

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Pour approfondir les sujets abordés :

Mansplainning : https://lesglorieuses.fr/project/mecsplication/

Lien grossophobie et sexisme :

https://www.buzzfeed.com/mariekirschen/la-grossophobie-cest-quoi?utm_term=.erg62ZYaW#.ajdr5aX17

L’affaire du cyber-harcèlement suite à l’article sur les poches de pantalon :

http://www.slate.fr/story/138176/journalistes-feministes-reveiller-trolls

Sur le harcèlement de rue :

http://projetcrocodiles.tumblr.com/

et http://www.stopharcelementderue.org/

Sur la culture du viol : http://www.liberation.fr/france/2016/03/02/une-france-empreinte-de-la-culture-du-viol_1437044

Sur le sexisme dans le milieu psychiatrique : https://www.facebook.com/PayeTonPsy/

[1] Je ne voulais bien évidemment pas manquer de respect aux mères, j’essaie moi-même de tomber enceinte. Je ne prétends pas toujours avoir des répliques intelligentes.

4 pensées sur “Un mois de mauvaise joueuse : être femme en 2017”

  1. Ca me fait penser à des notes que j’avais fini par prendre, excédée de me prendre des remarques dans la rue l’hiver dernier.
    J’avais commencé à consigner les remarques que je subissais chaque jour, j’ai arrêté avec les beaux jours car le fait de me déplacer uniquement en rollers m’a beaucoup coupée de ces ambiances néfastes (soit je vais trop vite pour entendre, soit ils n’ont pas le temps de faire une remarque…). J’avoue que moi aussi, pour des raisons différentes, j’ai peur du retour de l’hiver, mais aussi du retour à la fac et de l’obligation du métro. Je sais que ça correspond à de nombreuses humiliations quotidiennes, à la peur des frotteurs aux heures de pointe, des rues désertes du soir …
    Je pense en tout cas que mon petit témoignage réuni sur presque deux mois offre un complément à ton récit. Le voici :

    14 mars 2017, 17h43 : « Hey tu me donnes ton numéro »
    15 mars 2017, 16h57 : « joliiiiiiiiiiiie »
    22 mars 2017, 14h10 : j’attends quelqu’un assise à la statue Place de la République. Un type s’assied juste à côté de moi et me fixe avec insistance. Je finis par devoir m’en aller (fuir).
    6 avril 2017, 20:04 : « très bonne » statue un mec après s’être assis à côté de moi, m’avoir regardé de façon gênante, et essayé un « ça va? »
    20h15 : « Viens là toi », dit un mec que je croise dans la rue, en faisant mine de m’attraper. (Oui, c’était le même jour, à 10 minutes d’intervalles).
    8 avril 2017, journée : Je travaillais au Conservatoire de Montreuil pour monter une exposition. Des mecs on passé la journée à glander sur le parvis en m’alpaguant par des « hey mademoiselle! » de plus en plus sonores et agressifs dès que je sortais du bâtiment, soit 3 fois : à mon arrivée, et lors d’un aller-retour. Je n’osais plus sortir. Plus tard, une amie me rejoins et il invente une solution à mon si incroyable désintérêt pour lui : « Pfff c’est des lesbiennes ».
    24 avril 2017, 18h15 : *bruit d’aspiration ignoble* « aie aie aie », susurre un mec en me frôlant.
    26 avril 2017, 1h23 : Je rentre chez moi. « Oioioi maravilla » par une bande de touristes espagnols.
    28 avril 2017, 20h05 : « Désolé, je m’arrête rarement mais je vous trouve très jolie ». Ca pourrait être mignon. Mais il venait de DERRIERE moi.

    Une entrée dans mon journal précise que je me déplaçais en rollers depuis début avril (je crois que j’ai été auto-surprise du nombre d’entrées accumulées en si peu de temps).

    7 mai 2017, 0h38 : « Ouaich copine » *silence* (je ne réponds jamais, car sinon je suis agressive, je préfère ignorer car l’expérience m’a appris que répliquer n’est pas sans risques) « Putain elle a un boule ! » « Ouaich Jasmine » *toujours mutique* « J’peux être ton Aladdin? ». Les mecs étaient dans une voiture, nombreux (j’ai pas regardé vers eux donc j’ai pas le nombre exact mais minimum 3), et on ralenti à ma hauteur pour débiter ces conneries, dans une rue VIDE.
    10 mai 2017, 10h03 : « Ouaich beauté, bien ou quoi ? »

    Je précise que tous ces hommes venaient d’origines à la fois ethniques, religieuses et sociales très diverses. Que le pire qui me soit arrivé pour le moment venait d’ailleurs plutôt de petits mecs rangés et propres sur eux. Le mec qui a abusé de moi après m’avoir fait boire était ingénieur. Juste pour que ce soit clair.

    Aussi, si toutes ces entrées ont été consignées c’est parce qu’elles m’ont affectée négativement : certaines peuvent avoir l’air d’innocents compliments. Cependant, toutes les phrases notées m’ont fait au choix : peur, de la peine, entrer en colère…
    L’accumulation des remarques, la sensation de ne pas pouvoir se déplacer librement, de ne pas être anonyme et être tranquille dans la rue (ce qui est quand même ce que l’on tend à chercher dans une ville aussi anonyme que Paris), d’être JUGEE en permanence et de recevoir des approbations ou non de la part d’un entourage dont on a rien à faire de l’avis, quel qu’il soit… tout cela concours au fait que oui, chacune de ces phrases m’a blessée. Le fait de les relever, les consigner et me forcer à m’en souvenir à été assez dur. J’ai été choquée autant qu’indignée de voir l’accumulation de ces « phrases anodines » au cours d’une semaine. J’ai été surprise de ma force à les surpasser. Mais également effrayée et énervée du refoulement négationniste que mon subconscient pratique quotidiennement pour oublier tous ces autres jours similaires vécus depuis tant d’années.

    Je sais que nous avons toutes les mêmes histoires à raconter et leur poids m’effare. J’aimerais que nous cessions d’être seules à les porter et que les 48% restants de l’humanité en prennent conscience.

      1. Je t’en prie, merci à toi pour ce bel article, contribuer à lever le voile sur ce problème et avoir partagé des choses aussi personnelles.

  2. Il est vraiment bien ton article, on ( nous, les mecs ) ne se rend pas compte que c’est à ce point le harcèlement, la connerie, la grosse beauferie …
    Bon courage pour tout blog en tout cas, tombé dessus grâce à REST …

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