Karim Berrouka : Le club des punks contre l’apocalypse zombie

Je l’ignorais mais Karim Berrouka, membre des Ludwig Von 88, est aussi écrivain. Ce roman est son dernier en date et comme le titre le laisse présager, c’est pas du Marc Levy. Une bande de punks, tous représentant un cliché du genre (les punks à chiens, les drogués, le militant anar, le fan de ciné Z, la militante végane féministe) se retrouvent du jour au lendemain dans un Paris à feu et à sang, suite au réveil des zombies.

Ce qui aurait pu rapidement tourner à la blague potache et clichée donne en fait une histoire assez complexe, drôle, militante, pleine de folie et de rebondissements. La satire sociale est féroce et cruelle.  C’est bien évidemment encore plus drôle si vous connaissez les nombreuses références au punk français et anglais disséminées partout. On retrouve aussi de nombreuses figures médiatiques : le MEDEF, Les Bogdanov ou encore Christine Boutin… Je me suis bien marrée.

J’ai juste pas aimé la fin, un peu eau de boudin, et le manque d’attachement aux personnages qui malgré leurs belles idées manquent d’humanité.

Le bouquin idéal pour les vacances ou un voyage en train.

J’ai lu

Petit Pois, octobre 2017

Deux bébés sauvés des poubelles de Roumanie

J’anticipe les commentaires racistes : aller lire CECI et CECI avant tout amalgame sur les roumains, merci.

Cet été je suis partie en vacances en Roumanie, pour la troisième fois. Une destination magnifique, un pays qui comme tant d’autres a des problèmes, notamment dans la gestion des chiens et chats errants. Beaucoup sont massacrés ou parqués dans des fourrières mouroirs.

Alors que j’étais dans la petite ville de Sighetu Marmatiei, un matin, j’ai entendu des cris venant d’une poubelle publique. J’ai regardé dedans et un spectacle désolant s’est offert à moi : dans un sac plastique, quatre chatons étouffés, vivant leurs dernières secondes.

Mais un petit chanceux avait été mal serré. C’est lui qui criait à plein poumons. Je l’ai pris dans mes bras en maudissant la terre entière. Il s’est arrêté de pleurer et c’est lové contre moi. Il venait de naître, il avait encore son cordon et les yeux fermés.

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Avec mon mari je me suis mise à la recherche de lait maternisé ou d’un vétérinaire. Il était affamé, je voulais au moins abréger ses souffrances si je ne trouvais rien pour le nourrir.

Le premier vétérinaire était en vacances, il nous a donné au téléphone un deuxième contact. L’animalerie et la pharmacie n’avaient pas de lait maternisé.

Nous avons été accueillis par un vétérinaire absolument charmant, et son gentil assistant, qui nous ont dit avoir une chatte allaitante. Ils l’avaient trouvé dans le moteur d’une voiture devant la clinique.Elle s’appellait Yaris, comme la marque de la voiture. Elle allait être stérilisée deux jours après, ses petits étant prêt à être sevrés ; le vétérinaire nous a dit qu’il allait retarder la stérilisation si on arrivait à lui faire adopter le petit chaton.

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On a retenu notre souffle pendant que le bébé essayait de saisir la tétine. Le vétérinaire lui a donné un peu de glucose pour le rendre plus fort. La maman était adorable, elle s’est mise immédiatement à le lécher. Finalement après 15 mn de lutte il a réussit, on en a pleuré de joie.

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Le vétérinaire a refusé catégoriquement le moindre sou de notre part. Je ne sais pas si ce petit chat a survécu, mais au mois il était entouré d’amour, surveillé par des personnes généreuses et compétentes, il n’est pas mort de faim dans une poubelle. Je suis bien contente qu’on se soit acharné toute une matinée pour lui trouver une solution.

Une fois rentrée en France, j’ai fais des démarches pour adopter un chien roumain. A force d’en voir dans les rues ou sur internet, j’avais envie d’en sauver un. J’ai donc contacté la formidable association Mukitza qui œuvre depuis des années à sauver le maximum de chiens roumains, notamment en les faisant adopter dans d’autres pays.

Ils m’ont proposé plusieurs chiens ok avec les  chats et nous avons craqué pour Sam, un chiot dont on nous a dit qu’il allait devenir très grand, ce que nous voulions. Abandonné dans une poubelle avec son frère, il était alors tout petit. Il a été placé en famille d’accueil en attendant de pouvoir venir en France.

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L’association est très rigoureuse : j’ai eut un entretien téléphonique, puis un questionnaire d’adoption, et enfin une visite à domicile, pour valider ma candidature.

Ensuite, Sam, rebaptisé Pupic (prononcer poupitch soit bisou en roumain) est venu avec 40 de ses congénères dans un camion qui les a déposé en Belgique, Suisse et enfin en France.

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Il était tout effrayé, timide quand nous l’avons eu. La séparation d’avec son frère avait dû être assez brutale pour lui. Il s’est très vite attaché à nous et ne supportait pas qu’on le laisse seul. Nous lui avons consacré du temps, de l’amour et il s’est épanoui peu à peu, non sans manger quelque électroménager à portée de dents.

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Il pousse comme un champignon, il adore jouer, on est vraiment content de l’avoir accueilli dans la famille. Je pense qu’il est très heureux avec nous et son nouveau copain Gimli, qui du haut de ses 12 ans trouve ce jeune bien foufou. Chaussette n’est pas très fan de cet être agité qui veut jouer avec lui, mais n’a pas peur de lui mettre quelques baffes quand il faut le remettre à sa place.

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N’hésitez pas à aller voir les chiens que l’association propose à l’adoption. L’association les gloutons garous, qui aide les chiens serbes, est également une très bonne association.

Petit Pois, Octobre 2017

Un mois de mauvaise joueuse : être femme en 2017

TW : viol, agression sexuelle, harcèlement

Le titre de cet article fait référence à ceci

Lorsque les hommes évoquent les difficultés que les femmes peuvent rencontrer au quotidien, je me rends compte qu’ils n’ont souvent aucune idée de ce que nous pouvons entendre ou subir régulièrement. J’ai donc décidé de raconter, de façon très simple, ce que ressemble un mois de ma vie en terme de sexisme, que ce soit des propos, des actes, ou mon propre sexisme intériorisé.

Les anecdotes racontées ici sont 100% authentiques et correspondent aux dates indiquées. Je n’ai rien inventé ou exagéré, je raconte les choses telles que je les ai ressenties. Afin que personne ne modifie son comportement, j’ai gardé le projet secret durant toute sa réalisation, même auprès des êtres les plus chers.

Afin d’éviter toute ambiguïté, je n’ai pas mentionné les propos « limites » tels que blagues graveleuses, grossophobie, homophobie, racisme qui sont évidemment condamnables mais dont je savais qu’ils déclencheraient des débats en mode « ça touche aussi les hommes/on peut rire de tout» qui occulteraient le reste de mon propos.

Je n’ai pas non plus mentionné le sexisme dans les médias que j’ai pu constater tout au long de ce mois, ni noté les témoignages quotidiens de femmes sur Internet, car cela était intenable, j’aurai dû entièrement me consacrer à cet article pendant un mois.

Je n’ai pas non plus mentionné les insultes et les propos sexistes venant de personnes dont le jugement était altéré par la démence ou le délire (ce qui arrive souvent dans mon métier).

Je pensais avoir plus de propos sexistes venant de femmes, je me rends compte qu’en fait ce n’est pas tant présent que ça, mais que je m’en souviens plus car ça me mets encore plus hors de moi, comme par exemple une collègue qui ne veut pas que les hommes mettent la table (les islamophobes au fond qui s’agitent, sachez que c’est une bonne chrétienne) ou tous les cas de slut-shaming.

D’ailleurs, en parlant d’Islam, certains semblent découvrir le féminisme, le harcèlement de rue etc. qu’à travers un filtre anti Islam. Pour ceux qui se posent la question, les hommes mentionnés dans ce texte ont des origines très diverses, et pour ceux dont je connais la religion on était loin d’avoir une majorité de musulmans. Le sexisme touche toutes les couches de la population, remettons-nous tous en cause !

Ce point  de vue ne prétend ni à la représentativité ni à l’objectivité. Il n’est que mon propre témoignage. Mes réactions ne sont pas décrites comme des exemples à suivre, bien au contraire ; je suis juste honnête avec ma façon de gérer du mieux que je peux les évènements qui m’arrivent.

L’écriture de ce texte a été assez désagréable. Je ne pensais pas recueillir autant d’anecdotes, je me suis rendue compte qu’en fait j’efface ce genre de choses au quotidien, pour ne plus y penser, pour avancer ; devoir les garder dans un coin de ma tête jusqu’au soir, et lire la totalité a été assez difficile.

Enfin, pour ceux qui se disent « la pauvre elle a vraiment une vie de merde » en lisant cette série d’expériences désagréables, ne vous inquiétez pas, je vis aussi plein de choses très belles, je fréquente plein de gens super chouettes, simplement je ne les ai pas cités ici car ce n’était pas le propos.

Pour des raisons de confidentialité auprès de mes amis qui me lisent, je n’ai pas cité un témoignage de harcèlement moral au sein d’un couple et un autre de viol conjugal, que deux femmes m’ont raconté au cours de ce mois.

15 Août

Au travail, une vacataire que je ne connais que d’aujourd’hui apprend que j’ai un chat un chien et que je veux adopter un autre chien. Elle me dit « tu vis seule alors ? ». Elle semble très surprise que je sois mariée tout en ayant des animaux.

Un collègue apprenant que je veux adopter un chien me dit « tu devrais plutôt faire des enfants, les femmes sont faites pour ça » devant cinq autres hommes hilares. Je lui réponds que je ne suis pas une pondeuse[1], il enchaîne alors sur plusieurs minutes de dénigrement de mon premier chien (« un teckel ? c’est de la merde ça ») et d’explications sur pourquoi je ne serai pas capable de gérer un gros chien, car je suis une petite femme (« tu vas t’envoler »), n’ayant pourtant aucune connaissance à propos des chiens. Je lui réponds poliment mais fermement. « C’est une teigne » dit-il à une collègue. J’ai envie de lui répondre qu’il peut garder son avis pour lui mais je me retiens.

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16 Août

Départ en vacances prévu demain. Je passe plus d’une heure à m’épiler et à faire des soins de la peau, tandis que mon mari aura juste à se raser la barbe et la tête.

Comme chaque été, je suis terrifiée à l’idée de me retrouver en maillot de bain devant tout le monde, me trouvant grosse depuis que je suis enfant malgré une taille 38. Ces complexes, nés à cause d’un médecin qui a rentré dans la tête de ma mère que ses filles étaient grosses (les photos de familles sont pourtant un démenti total face à cette affirmation, nous n’étions même pas rondes), entretenus par des remarques familiales et des régimes chaotiques, ont été ravivés par la grossophobie ambiante sur internet. Je décide d’aller acheter un maillot une pièce. Le résultat est pire, j’opte pour un short +soutien-gorge.

Je pars retirer de l’argent à la banque. Je suis comme à chaque fois agacée de lire que mon compte commun est au nom de M. et Mme Martin, alors que j’ai spécifié mon choix de garder mon nom de « jeune fille ». « Nous sommes dans une société patriarcale » s’était excusé le banquier. J’étais au moins contente qu’il connaisse le concept. Dans le même genre, lorsque je me suis mariée j’ai reçu une lettre de l’administration me demandant mon nom d’usage suite au mariage. J’ai répondu mon nom actuel et la femme en charge du dossier m’a renvoyé mon formulaire en entourant « mariée » en rouge et mon nom, avec des points d’interrogations. Je lui ai répondu que nous n’étions plus en 1850, par conséquent je pouvais garder mon nom tout en étant mariée.

17 Août

Je suis à un festival en Espagne pour quelques jours. Le premier soir, je sens quelqu’un passer derrière mois, j’ai l’impression qu’il se frotte à mes fesses mais je me dis que je suis parano. Une heure plus tard un pote m’explique qu’il a dû aller gueuler sur un mec qui s’est frotté à plusieurs filles dans la soirée « Maybe I did it, I don’t remember » répond le festivalier visiblement alcoolisé. Mon pote lui dit qu’il a intérêt à se souvenir s’il veut rentrer chez lui avec ses dents.

18 Août

 Je me sens mieux à la plage et prend plaisir à nager, même si je préfèrerai nager sans le haut, mais les moqueries de potes envers une touriste à la poitrine tombante et la peur de passer pour une provocatrice m’en empêchent.

Le soir je suis saoulée de devoir emmener un sac à main juste pour mon téléphone, mais il ne rentre pas dans ma poche contrairement à celui de mon mec, pourtant plus grand, grâce à la magie des poches plus petites pour les femmes.

J’hésite à écrire ce passage car je me rappelle le cyber-harcèlement qu’avait subit l’autrice d’un article à ce sujet. Je fini quand même par le faire, parce que merde.

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19 Août

Dans les toilettes femmes du restaurant il y a une table à langer. Je me demande s’il y en a parfois dans les toilettes pour hommes, et comment font les papas qui veulent changer leur enfant si ce n’est pas le cas.

Le soir un groupe d’amis joue, dont une copine. Elle assure ! Ce sera une des deux seules musiciennes de tout le festival. Pourtant il y a beaucoup de femmes dans le public, de réelles passionnées qui ne sont pas là pour suivre leur mec. Habituée à une scène parisienne plus mixte, je suis assez surprise.

20 Août

Une copine me demande conseil pour un chat coincé dans un moteur en bas de son immeuble. Je lui dis de mettre un mot sur le pare brise pour éviter que le conducteur ne démarre sa voiture en attendant de pouvoir le secourir. Elle me dit devoir attendre demain car un mec est venu lui tourner autour pendant qu’elle inspectait la voiture.

21 Août

Journée off chez moi en attendant la reprise du travail le lendemain. Je promène mon chien. J’appréhende le retour de l’hiver et son soleil qui se couche tôt, car je ne peux promener mon chien que le jour. Je suis en effet terrifiée de le faire lorsqu’il fait nuit, depuis un an, car un homme m’a frappé et violée en bas de chez moi lors d’une balade nocturne. Cette agression a influée mon choix de prendre un gros chien, afin de pouvoir être protégée, et retrouver mon indépendance pour ces promenades que j’appréciais beaucoup. Heureusement je déménage dans deux mois, car je suis obligée de voir le lieu de l’agression chaque jour depuis. Le procès de mon agresseur n’a pas encore eu lieu, mais il est emprisonné.

22 Août

Après mon travail du matin je pars faire les courses au supermarché pour un patient qui a besoin de produits de toilette. J’ai très chaud, je troque mon jean pour un short, avec l’appréhension des réactions qu’il ne manque jamais de susciter, d’autant plus que je n’ai plus l’habitude des grands magasins.

Ça ne manque pas, au bout de vingt minutes de courses un jeune homme très proche de moi me scanne de la tête aux pieds et me dit « vous avez de très beaux yeux bleus mademoiselle ». Je suis gênée mais je le remercie en baissant les yeux.

Après les courses je pars promener mon chien, je me penche pour attacher sa laisse lorsque nous arrivons dans un endroit où il y a plus de voitures. J’entends alors siffler, je relève la tête et constate que c’est un quinquagénaire en voiture qui a ainsi exprimé son ressenti à mon égard.

24 Août

Une journée horrible après un jour sans rien de notable

Ça commence gentil. Une collègue me dit qu’elle aimerait beaucoup aller voir une pièce de théâtre « Lucrèce Borgia ». Un collègue lui dit « c’est quoi ça, encore une histoire d’amour à la con » je lui demande en souriant si c’est parce qu’on est des femmes qu’on doit forcément aller voir « des histoires d’amour à la con ». Mi-gêné mi-amusé il me dit « Oh ça va je rigole » en me jetant un torchon dessus.

L’après-midi je pars promener mon chien et je tombe sur un mec de mon quartier, que je n’avais pas vu depuis un an. Je le trouve sympathique même si il me met mal à l’aise quand il est ivre (il est tout le temps au bar dès 10h du mat) et que mon chien a peur de lui. Sachant qu’il a des soucis cardiaques je me réjouis de le voir vivant. Il part marcher un peu avec moi et me dit qu’il était en prison. « On m’a accusé de viol » me dit-il.

Je me sens glacée, je commence à transpirer et mes jambes tremblent. Il n’a pas l’air gêné, juste saoulé, me raconte ses problèmes liés à son incarcération, à son retour à la vie normale. Il me demande que nous échangions nos numéros car il en a changé ; heureusement j’ai laissé mon téléphone à la maison.

Je le laisse et pars faire des courses, je repasse sur le lieu de mon agression pour aller au magasin.

Une fois rentrée chez moi je découvre un énième post moqueur envers une amie musicienne qui compte une dizaine d’année de carrière et autant de harcèlement, insultes, menaces, tentatives d’intrusion dans sa vie privée, slut-shaming etc. J’essaie de la consoler en MP. C’est la personne la plus gentille du monde et je souffre de la voir ainsi traitée.

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25 Août

Je ne travaille pas aujourd’hui. Le soir je sors dans un bar pour fêter le départ d’un ami dans un bar parisien. Alors que je fais la queue pour les toilettes un homme vient, essaie d’ouvrir la porte verrouillée, puis me demande si j’attends pour les toilettes. Je lui réponds en riant « oui je ne suis pas là pour le plaisir ». Il me demande de répéter, je le fais et me dis « ah j’avais compris je suis là pour baiser ». Il enchaine ensuite « Tu travailles ici non ? Je t’ai déjà vu » je lui réponds que je n’ai jamais mis les pieds mais il insiste « mais si je t’ai déjà vu sisi » il ne veut rien entendre. Un pote débarque alors et me sauve de ce moment gênant.

Je raconte l’anecdote à mon pote, il me dit « C’est vraiment l’enfer d’être une fille à Paris… C’est vraiment l’enfer d’être une fille tout court en fait ». Cela me touche qu’il trouve la situation anormale.

Nous allons ensuite dans un bar de nuit, grosse ambiance des gens dansent partout. Un homme très classe entre, nos regards se croisent, il me fait un clin d’œil, je lui souris. Je pensais clairement en rester là, mais il passera la soirée à me taper sur l’épaule dès qu’il me voit en me disant « coucou je suis là » malgré mon désintérêt évident et la présence de mon mari.

27 Août 

Je feuillette un magazine en attendant que l’équipe soit en place pour les transmissions. Un article sur un homme ayant fait un test d’épilation intégrale attire l’œil d’un collègue, qui se met à le plaindre avec emphase. Je lui dit que nous aussi, femmes, nous souffrons quand nous nous épilons « Vous c’est pas pareil, votre corps est habitué ». Il est très surpris quand je lui réponds que non, nous avons toujours mal.

29 Août

J’apprends de source sûre qu’un collègue, suspendu il y a moins d’un an suite à l’agression sexuelle d’une collègue pendant le travail (agression dont il s’est vanté, c’est ainsi que la victime en a parlé ensuite) a repris un poste dans un autre service. Sachant qu’il était alors en période de stage, donc d’évaluation, donc facilement non renouvelable. Il va donc être au contact de patientes fragiles et diminuées et de nombreuses collègues féminines. Sa titularisation pour devenir membre de la fonction publique est-elle toujours d’actualité ? Je ne sais pas.

30 Août

Je ne travaille pas aujourd’hui, je pars retrouver une amie en ville. Je porte une robe peu sexy (type 60’s droite non décolletée au dessus du genou) mais peu discrète (violette et moutarde). Un type que je croise me toise et me tchipe.

Je prends le RER, je me mets sur les fauteuils individuels sans même y penser. Je fais ça dès que je peux car ça limite les tentatives d’abordage par les mecs et la guerre des genoux avec les types qui manspreadent joyeusement.

Le soir je mange au restaurant avec mon amie et mon mari. Le serveur me donne l’addition, je suis toute contente c’est la première fois que ça m’arrive alors que j’ai 33 ans. Avant que nous ayons un compte commun, j’ai toujours mis un point d’honneur à payer une fois sur deux, et combien de fois (surtout quand je vivais à Tours avec mon ex) cela a attiré des remarques des serveurs qui trouvaient limite que mon mec était un mufle, et riaient quand je leur disais « égalité des sexes » en souriant.

Après un ciné nous attendons tous les trois sur le quai du RER, quand soudain mon mec va voir un homme assez âgé en s’énervant et lui disant de regarder ailleurs. Je n’avais rien capté mais il nous matait avec insistance moi et mon amie (qui est en jupe).

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31 Août

Après le travail je dois aller quelque part dans ma ville, je fais un détour pour ne pas passer devant le bar où traîne le type accusé de viol. Mon chien est content, ça lui fait une balade plus longue, ça me console un peu.

1 Septembre

Le soir je descends dans les Catacombes de Paris avec mon mari. C’est une habitude, depuis six ans pour moi. C’est un milieu très masculin, avec de plus en plus de femmes. J’y entends régulièrement des propos sexistes. Dès la première salle, deux mecs parlent du fait d’être relou dans les soirées, qu’il faudrait faire ça plus souvent pour décourager les trop nombreux « touristes » qui descendent. Un autre homme rigole et dit « oui c’est vrai ! Et plus de viols aussi ». Je le fusille du regard, il regarde ailleurs en changeant de sujet, et je me sens faible et conne de fermer une fois de plus ma gueule, lassée d’entendre « fais pas ta féministe » ou « ça va c’est de l’HUMOUR putain »

Dans une autre salle six hommes rentrent avec la musique à fond, or une règle des catas c’est que la première musique présente reste, tu dois éteindre ton poste. Ils le laissent allumé donc au bout d’un moment mon mari et mon amie leur demandent d’éteindre. Ils le font avec mauvaise grâce puis je les entends rire grassement dans leur coin «  Elles nous font chier ces bonnes femmes ! Ahahah ! Les salopes ! ». Mon mari et mon amie, tout à leurs discutions, ne les entendent pas. Je ne dis rien, ils sont nombreux et assez nerveux, j’ai peur que ça parte en pugilat.

2 Septembre

On croise un pote (toujours dans les catas), il nous raconte avoir eut des embrouilles avec des mecs qui menaçaient de lui voler ses bières. Il est très fier de dire qu’il leur a répondu « Ben moi je vous défonce un à un, et je viole ta copine aussi, elle est plutôt mignonne ». Mon mari répond  « ça c’était pas obligé par contre ». Il ne relève pas et continue son histoire.

3 Septembre

Je zone sur internet au lit avant de partir au travail. Je lis un tweet sur le harcèlement sexuel envers les soignants. Je réfléchi qu’étonnamment, je me fais beaucoup moins emmerder depuis que je bosse en psy, que lors de mes stages en somatique. Je pense que c’est lié au statut de l’infirmière psy qui a un côté « autorité » que n’a pas l’infirmière en somatique, que le patient considère à son service et donc à qui il peut se permettre de débiter des horreurs avec le sourire.

Ensuite je vois un tweet avec la photo d’un jeune homme ; de nombreuses femmes se plaignent qu’il zone dans le métro et essaie d’embrasser les femmes, ou les attrape par le bras à la sortie des escalators. Mon mari me dit « Ben tu te souviens pas de lui ? Il t’avais attrapé le bras dans un couloir de métro, je l’avais poussé en lui disant de ne pas te toucher ». Je n’en reviens pas de ne pas me souvenir, je me rends compte que j’efface ce genre de micro-agressions de ma mémoire car c’est trop désagréable.

5 septembre

Je change à nouveau de chemin pour aller en ville et éviter l’homme accusé de viol. Cela m’amène à un autre endroit devant la gare que j’évite le plus possible car il y a tout le temps des types bourrés qui me font des réflexions. Heureusement, rien aujourd’hui.

Ensuite, je vais à la projection du film d’une amie, je me pomponne un peu pour lui faire honneur. Je croise un couple qui marche collé-serré, le type a la tête dans le cou de sa femme en mode super amoureux, mais il me sourit et me fait un clin d’œil.

Je passe par la gare de Lyon, j’ai toujours une appréhension en croisant les employés en chasuble bleu (j’avais recroisé un mois plus tard, au même endroit, l’employé qui m’avait fait des gestes salaces, voir l’histoire ICI) mais il a dû être muté ailleurs, ou il a été finalement viré pour son alcoolisme, je ne sais pas.

Après la projection on va manger une pizza avec mon mari. La serveuse est très gentille, mon mari l’interroge sur à qui elle tend la note en général. Elle dit que pour les français elle donne à qui l’a demandé, pour les touristes asiatiques aussi, mais pour les pays de l’Est elle donne toujours aux hommes, car elle n’a jamais vu une femme payer (sauf quand elles sont entre elles bien évidemment).

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7 Septembre

Mon mari m’annonce qu’il m’a acheté des cuissardes de pêche Aigle en 36 (je ne pêche pas, je suis végétarienne, mais je m’en sers dans les catas). Je suis très contente car j’ai toujours beaucoup de difficultés à en trouver. Par contre il me dit qu’elles n’existent que dans le modèle de qualité inférieure. Cela ne me surprends pas : les cuissardes de pêche de petite taille sont considérées comme destinées aux enfants, pas aux femmes. La dernière fois que j’en ai trouvé sur Internet il était stipulé « pour que votre enfant puisse vous accompagner à la pêche ».

8 Septembre

Je ne travaille pas aujourd’hui. Je vais aux Halles avec deux chiens, le mien et un que j’ai en garde. Ils ne passent pas inaperçus (un teckel et un bouledogue français) et j’ai beaucoup de sourires et réflexions de passants amusés ou attendris. Deux hommes assis me voient passer et commencent à aboyer, devant mon absence de réaction ils se mettent à miauler, imiter des bisous et faire des « heyyyy »… Je suis en jean/baskets/chandail.

9 Septembre

En attendant la relève, une collègue a mis Nina Simone. On commence à parler de cette chanteuse, en disant qu’elle est vraiment talentueuse. Un collègue « Oui bon elle est vraiment moche quand même ».

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Le soir, je discute avec une amie de contraception. Elle va devoir retirer son implant contraceptif qui lui provoque des règles très douloureuses. Nous évoquons les différentes solutions et leurs inconvénients, les effets secondaires parfois terribles qu’elles peuvent provoquer. Puis nous finissons par nous dire que c’est vraiment pénible que cette contraception soit uniquement une affaire de femme. Nous souffrons, nous prenons des risques et eux ne font rien. Même mettre un préservatif est compliqué. Dans ma folle jeunesse j’ai eut beaucoup de partenaires, et un seul a mis spontanément un préservatif ; je devais tout le temps le demander et c’est quasi tout le temps moi qui fournissais. Récemment une connaissance s’est retrouvé avec une maitresse qui lui a fait un enfant « dans le dos », tous les potes étaient outrés mais aucun ne s’est dit que ça leur pendaient tous aux nez car quasiment aucun ne mets de préservatif lors de leurs relations sexuelles. Et je ne parle pas des maladies…

10 Septembre

On évoque une patiente qui se fait battre par son mari. Une collègue, comme à chaque fois qu’on évoque une patiente battue « Oui mais bon elle est pas nette celle là ».

11 Septembre

Une collègue me reparle d’il y a quelques jours, quand elle a du quitter le travail car son fils s’était  cassé le bras à l’école. Hospitalisé dans un hôpital proche du notre, elle est partie avec l’accord de notre cadre veiller sur lui en attendant que son mari sorte du travail et prenne la relève. Mais elle a dû rester car les soignants ont insisté. Ils lui disaient que la présence d’une maman était plus rassurante que celle de son père. Elle a donc culpabilisé et sacrifié la fin de sa journée de travail pour rester avec son fils, malgré la présence de son mari.

Depuis quelques jours on a une nouvelle psychiatre dans le service. A la réunion on évoque le cas d’un patient qui a violé une autre patiente et harcelé sexuellement d’autres. On dit en plaisantant à moitié avec une collègue « il faudrait lui trouver un foyer sans femme ». La nouvelle psy qui ne connait pas vraiment ce patient dit alors « Oh ça va il est diminué, il pourra pas faire grand-chose, et puis Mme X là, il faut arrêter c’est pas une oie blanche dans cette histoire ». J’essaie d’argumenter sur le fait que ce patient ne paye pas de mine et qu’il cache bien son jeu, car je le connais bien. Mais la culpabilisation de la victime me mets tellement en rage que je ne trouve plus mes mots.  J’espère qu’elle ne tiens pas ce genre de discours aux victimes de viol car c’est terriblement destructeur (ça s’appelle le sur-traumatisme et on apprend ça en école d’infirmière…).

13 Septembre

Il pleut, je dois aller à la poste, j’oublie de faire un détour et je tombe sur le mec accusé de viol qui fume une cigarette devant son bar habituel. Je réponds à son bonjour de loin, la pluie m’offrant une bonne excuse.

Plus tard dans la journée un homme me demande de passer derrière moi dans le métro en m’appelant « la miss ». Je le laisse passer. Je suis en short et collants, il ne m’a vu que de dos mais commence à marcher derrière moi en me disant « tu me plais bien la miss » et autres propos du genre. La copine qui m’accompagne me dit qu’elle n’en peut plus de ce genre de situations, quand elle sort le soir avec son copain et qu’il s’éloigne d’elle de quelque mètres elle se fait tout de suite accoster. Son copain confirme cet état de fait plus tard dans la soirée.

15 Septembre

Mon mari m’explique qu’il y a eut une enquête interne dans son entreprise sur les conditions de travail, les salaires et qu’il y a une grosse inégalité entre les hommes et les femmes qui a été constatée. Pourtant c’est une entreprise jeune, connue pour son ouverture dans ses embauches, notamment à l’égard des personnes racisées.

Voilà, j’espère que cet article aura été instructif pour vous, nhésitez pas à le partager si vous le jugez utile. Vos expériences sont bienvenues dans les commentaires.

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Pour approfondir les sujets abordés :

Mansplainning : https://lesglorieuses.fr/project/mecsplication/

Lien grossophobie et sexisme :

https://www.buzzfeed.com/mariekirschen/la-grossophobie-cest-quoi?utm_term=.erg62ZYaW#.ajdr5aX17

L’affaire du cyber-harcèlement suite à l’article sur les poches de pantalon :

http://www.slate.fr/story/138176/journalistes-feministes-reveiller-trolls

Sur le harcèlement de rue :

http://projetcrocodiles.tumblr.com/

et http://www.stopharcelementderue.org/

Sur la culture du viol : http://www.liberation.fr/france/2016/03/02/une-france-empreinte-de-la-culture-du-viol_1437044

Sur le sexisme dans le milieu psychiatrique : https://www.facebook.com/PayeTonPsy/

[1] Je ne voulais bien évidemment pas manquer de respect aux mères, j’essaie moi-même de tomber enceinte. Je ne prétends pas toujours avoir des répliques intelligentes.

Les eaux stagnantes des marais, suite et fin

Lire la première partie ICI

La semaine suivante, je faisais donc mes valises pour partir quelques jours au sein du village de Crapouche. Plus habituée au confort de la ruralité, il m’avait fallu auparavant acheter des vêtements plus adaptés à un environnement champêtre. Le lieu n’étant pas desservi par voie ferroviaire, un ami m’offrit gracieusement de m’y mener en voiture.

Nous partîmes dans l’après-midi, le soleil de printemps avait alors fait son apparition. Il nous fallu une heure et demi de route à travers la plate campagne parisienne pour arriver à destination.

Crapouche frappe immédiatement le voyageur égaré par son aspect figé dans le temps. Une route sinueuse traverse ce hameau visiblement ravagé par l’exode rural, où des colonnes de maisons se succèdent, collées les unes aux autres, dans l’architecture typique des maisons de la campagne francilienne. Sur certains murs, d’anciennes publicités peintes vantent encore l’apéritif Dubonnet ou les bouillons Kub. Aucune publicité moderne, aucun panneau n’indiquent un centre commercial ; on croirait presque que le village vit en autarcie.

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 Les rues semblaient alors désertes, de nombreuses fenêtres étaient condamnées par des planches clouées ça et là ; seul un vieil hôtel était ouvert, à en croire le petit panneau en bois blanc pendant à sa porte. Comble du dénuement, je constatais avec effroi que mon téléphone portable n’avait aucun réseau. Je convenais donc avec mon ami de venir me rechercher dans trois jours, si toutefois je ne l’avais pas appelé avant du téléphone de l’hôtel. Il me laissa, en me souhaitant bon courage, riant aux éclats de me laisser dans un tel endroit, connaissant ma disposition pour le confort moderne.

Tout en tirant avec peine ma volumineuse valise, j’entrais dans la réception de l’hôtel. Une forte odeur d’humidité et de moisissure fit désagréablement palpiter mes narines. L’aspect visuel n’était pas vraiment plus encourageant : sous un éclairage jaunâtre et faible, se détachait un petit salon garni de fauteuils à motifs fleuris, couverts de poussières et de magazines qui ne semblaient pas plus récents ; en face, une table en formica où trônaient une sonnette et un vieux registre. A l’arrière, des clefs numérotées de 1 à 10 semblaient témoigner d’un taux de fréquentation au plus bas, le long d’une porte de bois foncé. Je sonnais, et attendais avec quelque appréhension.

La porte s’ouvrit après quelques secondes d’attente. Une petite femme trapue fit alors son entrée. La pauvre réceptionniste  n’était pas plus agréable à regarder que son mobilier. Elle avait une étrange démarche, comme si ses jambes étaient trop arquées et raides, ses yeux étaient vitreux et globuleux, son teint verdâtre, et tout son corps, des joues aux cuisses, semblait pendre vers le sol. Je ne pu réprimer un léger sursaut lorsqu’elle ouvrit la bouche pour me parler dans un désagréable coassement :

« Vous désirez ? »

Je lui expliquais alors, sans révéler le véritable motif de ma venue, que je désirais prendre une chambre pour deux nuits. Elle prit alors une clef sur le tableau et entreprit de m’accompagner au premier étage. Je fus soulagée de constater qu’à défaut d’être coquettes ou modernes, la pièce et la literie étaient au moins propres, malgré cette persistante odeur d’humidité.

Je me changeais rapidement pour une tenue plus adéquate à la marche, téléphonais depuis la réception pour rassurer mon ami sur ma bonne installation, et partais visiter les environs avant que le soleil ne se couche.

Je compris rapidement que ma tâche de journaliste n’allait pas être aisée. Je ne croisais pas âme qui vive dans les rues désertes. Les quelques véhicules garés au sein de sombres courettes semblaient ne pas avoir bougé de leur emplacement depuis des semaines, voire des mois. Une atmosphère pesante se dégageait de ces ruelles et ces chemins, quelque chose d’indescriptible qui ôtait tout côté bucolique à ce village, qu’on aurait trouvé charmant dans d’autres circonstances.

Bien que n’étant pas, comme vous le savez, grande amatrice de nature et de randonnée, je décidais de commencer par explorer les marais proches du village, sujets de la discorde environnementale, que j’avais pu apercevoir de la fenêtre de ma chambre. Là encore, un je ne sais-quoi dans leur aspect me fit grimacer de dégoût. Point de gracieuses libellules, d’élégants nénuphars et de vent faisant danser les roseaux dans ce cloaque affreusement humide, presque purulent, qui s’étendait à perte de vue sous mes yeux. L’eau ressemblait plus à de la boue liquide dans laquelle des créatures visqueuses et noires semblaient plus se débattre que s’ébattre, et les gros insectes évoluant en cercle au dessus dans d’effrayants vrombissements étaient d’un aspect repoussant. Les plantes qui poussaient au milieu de ce liquide saumâtre tiraient plus sur le marron que le vert, comme si elles étaient dans un état oscillant constamment entre pourriture et survie.

Pourtant, ce spectacle repoussant me réjouit. En effet, je pouvais ainsi illustrer mon article par des  photographies qui n’inspireraient pas de compassion envers le lieu pour mes lecteurs. Je réalisais plusieurs clichés numériques, et pris aussi pour le plaisir quelques images avec mon vieil appareil argentique. Je me déplaçais dans les marais d’un pas peu assuré, sur un chemin de bois formé de planches dont l’aspect vermoulu ne me rassurait pas du tout.

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Le déclin soudain du soleil sur l’horizon me surpris. Je hâtais alors le pas pour retourner à mon hôtel, n’ayant aucune envie de me retrouver dans ces lieux à la nuit tombée. Je repassais dans les rues de Crapouche, et pu constater avec un étonnement inquiet que les maisons que j’avais croisées étaient loin d’être inoccupées. En effet, des lueurs apparaissent à travers les fenêtres, les volets et plus effrayant, dans certaines maisons condamnées par des planches. Si j’en croyais l’aspect vouté et claudiquant des silhouettes, les occupants étaient principalement des personnes âgées. Je sursautais en apercevant une silhouette passer au coin d’une rue. Peu à peu, je me rendis compte que le village semblait de plus en plus s’animer, et constatais avec terreur, que les êtres tordus à la mauvaise démarche semblaient tous converger sur un chemin les menant dans ma direction. Par chance, j’arrivais alors à mon hôtel, et c’est presque avec joie que je retrouvais mon affreuse hôtesse.

Elle était accoudée à son guichet avec un homme qui lui ressemblait comme un frère, mais qu’elle me présenta comme son mari. Je voyais qu’elle tentait d’être aussi amicale et agréable que lui permettaient ses rudes manières et sa voix si désagréable. Elle me proposa de façon presque obséquieuse un repas préparé par ses soins. Epuisée, l’appétit coupé par les émotions de la journée, je refusais poliment son offre. Je la senti fort contrariée par ma réponse, mais j’étais trop fatiguée pour rester à l’accueil faire des politesses, et je parti me coucher.

Allongée dans mon lit, je réexaminais la journée dans ma tête. J’étais en colère contre moi-même et mes préjugés citadins, qui m’avaient fait paniquer et fuir face à des habitants n’ayant rien d’hostiles. Si je voulais arriver à approcher les riverains, il allait falloir que je prenne sur moi pour tisser des liens. L’inverse était difficilement envisageable, si j’en croyais le comportement de la responsable de l’hôtel. En effet, alors que je semblais être sa seule cliente depuis des semaines, elle n’avait jamais cherché à savoir ce qui pouvait bien m’amener à séjourner ici.

Je passais une nuit affreuse, sans presque fermer l’œil. Les nombreuses grenouilles du marais, dont c’était la saison des amours, coassaient à pleins poumons pour attirer leur partenaire, dans une insupportable cacophonie. D’effrayantes lueurs dansaient à travers le rideau de ma fenêtre dépourvue de volet, qui semblaient provenir des marécages ; dans les couloirs de l’hôtel, j’entendais également d’étranges bruits. Il ne s’agissait pas de pas, qui m’auraient finalement moins inquiétés, mais d’un son plus mat, comme si la personne qui marchait avait entouré ses chaussures de coussins ; à cela s’ajoutait des gargouillements glaçants que j’aurai bien peine à vous décrire. Lors des courts instants où je m’assoupissais, j’étais envahie par des rêves terrorisants, où se mêlaient  paysages marécageux, silhouettes titubantes, les hurlements et le visage halluciné de Marie de Laote, et d’autres visions oniriques encore plus terrifiantes, où des créatures visqueuses semblables à d’immenses batraciens se penchaient vers moi en faisant d’horribles rictus.

Je me réveillais  épuisée et démotivée le lendemain, et constatais avec effroi que la matinée était déjà bien avancée. Je déjeunais rapidement de quelques barres de céréales, me douchais puis parti explorer à nouveau les environs.

Mes recherches ne furent pas beaucoup plus fructueuses que la veille. Je me heurtais à nouveau à ces rues  vides et désertes, à ces maisons closes et sans vie. Je finis même par aller frapper aux portes, mais personne ne m’ouvrit, quand bien même j’entendais du bruit à l’intérieur. Je décidais alors de quelque peu m’asseoir sur ma déontologie de journaliste, en me rabattant sur un seul témoignage que je décidais de présenter comme étant représentatif de l’avis général des habitants de Crapouche, celui de la tenancière de l’hôtel. Je rentrais tôt, avant la tombée de la nuit, peu désireuse de chasser l’autochtone dans les ruelles sombres du village.

Afin d’amadouer ma rude compagne, je décidais d’accepter sa proposition de la veille, et lui exprimait mon intérêt envers sa cuisine. Ses yeux globuleux et vitreux s’illuminèrent d’une lueur joyeuse, et elle partit en se dandinant vers sa cuisine, tandis que je l’attendais, assise dans la salle de réception de l’hôtel. Cette dernière restait dans la thématique du lieu. Un alignement de tables de bois ridiculement grandes au vu de l’absence de convive, garnies de nappes en plastique à carreaux rouges et blancs, bordées de bancs en bois ; sur les murs d’albâtre, d’infâmes croûtes représentant les marais, ou quelques photos en noir et blanc du Crapouche d’antan. Il était assez étonnant d’y observer une vie qui semblait autrefois florissante ; pléthore de visages jeunes, souriants, particulièrement ceux des pécheurs d’écrevisses et ceux des maraichers, dont les étals sur le marché débordaient de victuailles alléchantes.

Malheureusement, ce dernier qualificatif était loin de s’appliquer au plat que mon hôtesse me servit d’un air très satisfait. Un amas de chair visqueuse, à peine cuite, nageait dans des légumes verdâtres qui ressemblaient plus à des algues qu’à des poireaux. Désireuse de faire bonne figure, j’accueillais toutefois ce cauchemar culinaire avec moult enthousiasme et compliments, ce qui fit se tortiller de plaisir l’hideuse cuisinière.

Je lui proposai de s’asseoir avec moi afin de me tenir compagnie, ce qu’elle accepta sans hésiter. Je commençais alors à tenter des lui tirer les vers du nez, mais je la sentais peu attentive, elle fixait mon assiette et semblait attendre avec impatience mon avis sur son infâme préparation. Je mangeais alors quelques bouchées de cet affreux repas, tout en souriant ; cela sembla la rassurer et je pu alors plus librement discuter avec elle. Le sujet de l’aéroport semblait peu l’intéresser, mais je pus soutirer  quelques phrases à placer dans mon article, que je pouvais par la suite mêler à mon propre ressenti, ce qui suffirait à faire illusion. Elle était par contre très intéressée par ma vie personnelle, particulièrement au sujet de ma santé et du fait que je n’avais pas encore eu d’enfants.

Au cours de la conversation, je me rendis compte que la journée m’avait vraiment épuisée, car je me sentis rapidement à bout de force, au point que j’aurai pu m’endormir dans mon assiette. Je pris congé en m’excusant platement, et m’effondrais sur mon lit. Cette fois-ci, je dormis toute la nuit d’une traite, malgré des cauchemars encore plus terrifiants que la veille.

Je me réveillais le lendemain dans un état second, comme après ces nuits où l’on a dormi trop longtemps. Pourtant, mon réveil indiquait bien une nuit de huit heures tout à fait classique. Je me rappelais alors la promesse de mon ami de venir me rechercher, et me précipitais avec joie dans la salle de bain, ravie à l’idée de quitter ce lieu sordide.

C’est sous la douche qu’un détail attira mon attention et me glaça le sang. En effet, je constatais la présence de terre sous mes pieds, comme si j’avais marché pieds nus à l’extérieur. En passant ma main dans mes cheveux, j’en dégageais une feuille morte.

Refusant les théories absurdes et terrifiantes qui assaillaient mon cerveau, je me mis à explorer ma chambre. Elle était toujours fermée de l’intérieur avec la clef dans la serrure, personne  n’avait pu y rentrer. J’interrogeais mon hôtesse, qui me dit que personne n’était venu cette nuit, et que j’étais restée dans ma chambre tout du long.

Mes inquiétudes furent partiellement effacées lorsque mon ami se présenta à la réception. Je me jetais presque dans ses bras, soulagée de voir un visage aimant après ces deux jours solitaires. Je quittais Crapouche sans regret, satisfaite d’avoir pu mener à bien mon enquête malgré les difficultés.

La suite des évènements me permit d’oublier complètement cette désagréable expérience. Mon article fut publié, et reçu des critiques enthousiastes chez mes collègues et mon rédacteur. Je ne pus malheureusement pas exploiter mes photographies argentiques, une étrange pourriture s’étant attaquée à la pellicule. Je me consacrais ensuite à des sujets plus en vogue, voyageais beaucoup, ma carrière semblait enfin décoller.

Une triste nouvelle, lors des ces mois d’insouciance, assombrit quelque peu mon humeur : le suicide de Marie de Laote, dans sa cellule d’isolement de l’hôpital psychiatrique. Apparemment, elle s’était elle-même noyée dans la cuvette de ses toilettes. Cette mort horrible provoqua la démission de son psychiatre, qui disparut ensuite dans la nature, sans laisser de nouvelle à quiconque, pas même à son épouse éplorée. Le pauvre homme semblait avoir perdu la raison : avant de fuir, il vida des litres d’acide dans les toilettes de l’infortunée patiente, puis les condamna avec du ciment.

Pour ma part, un heureux évènement, que vous connaissez, éclaira rapidement ce ciel un peu assombri, même s’il mettait entre parenthèse ma carrière : je constatais avec joie que j’étais enceinte. Son géniteur ne voulu pas en entendre parler, prétextant être stérile et allant même jusqu’à m’accuser de vouloir lui extorquer de l’argent ou lui faire du chantage, du fait de son statut de ministre… Cette attitude ignoble n’entacha en rien mon bonheur, et je décidais de garder ce bébé ; un avortement étant de toute façon inenvisageable de part les valeurs familiales que nous partageons.

Je passais une grossesse heureuse, peu fatiguée, et pus travailler presque jusqu’à terme. Mes collègues me trouvaient étonnamment vaillante et souriante pour une femme enceinte, seules mes envies alimentaires loufoques, essentiellement tournées vers les fruits de mer, pouvaient parfois les agacer gentiment.

Lorsque Louis naquit, je fus immédiatement éprise de cette petite créature. Je ne peux pourtant pas dire que c’était un bel enfant, il avait un regard peu expressif, des joues pendantes, et un corps passablement arqué. Mais il bénéficiait d’une force étonnante, grandissant très vite, et adorait nager ; assez solitaire, nous partagions un lien très fort. Je ressentais au plus profond de moi ses peines, ses joies, comme si nous pouvions communiquer sans avoir à nous parler. Je pris plus de recul avec ma carrière de journaliste, désireuse de passer du temps avec mon fils.

Progressivement, je compris que Louis n’était pas comme les autres enfants, et que j’avais un rôle à jouer dans l’accomplissement de son destin. Mes nuits devinrent peuplées de rêves de plus en plus détaillés et réalistes. Ils ressemblaient fortement à ceux que j’avais faits dans ma chambre d’hôtel, à Crapouche, mais cette fois-ci, je ne ressentais aucune frayeur. L’histoire de la splendeur passée de Crapouche, de ses habitants qui ont prêté allégeance à un être vivant dans les marécages, et la place de mon fils dans cette quête pour faire revivre la splendeur du passé, voilà tout ce qui me fut expliqué lors de ces songes fabuleux.

Oh, mes parents chéris, mon cœur saigne de vous quitter.  Mais je dois accomplir mon devoir de mère, mon devoir d’épouse, car j’ai le plus puissant des maris que vous ne puissiez souhaiter à votre fille. Mais ce pouvoir a un prix, celui de l’isolement, du sacrifice, pour une cause bien plus importante que l’amour que je vous porte.

Je pars avec mon fils, pour qu’il retrouve les siens, pour qu’il puisse régner sur ses sujets, car son père m’attends là-bas, car je veux retrouver la puissance et la splendeur qu’il m’a fait connaitre cette nuit là ; et ensemble nous régnerons sur les marais de Crapouche, car personne ne pourra les détruire, car notre sang neuf fera revivre la magnifique lignée des rois des marais.

Cher papa, chère maman, ne soyez pas triste, c’est mon destin qui m’attend dans les longs bras lisses de mon royal amant, à veiller sur mon petit prince qui coasse déjà comme son père. Ne tentez pas de me retrouver, et si vous ne suivez pas ce conseil, fermer bien vos toilettes, bouchez bien vos lavabos, car nous sommes la force tapie dans les eaux stagnantes, qui attend patiemment le retour des temps où les marais recouvraient notre monde.

FIN

Petit Pois, Septembre 2017

Tous droits réservés

Samsara, restaurant végétarien à Cluj-Napoca, Roumanie

J’ai déjà parlé des bons petits plats qu’on peut manger en Roumanie. C’est la troisième fois que j’y retourne et j’ai découvert ce restaurant absolument délicieux.

La carte est démente, très variée, avec une majeure partie végane et beaucoup de plats crus du monde entier. Les prix comme partout en Roumanie sont peu élevés (pour un français). Le service et le cadre sont absolument charmants.

Quelques exemples de plats véganes proposés:

Bruschettas Tomate et menthe

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Soupe crue aux champignons Shiitakes et lait de coco (un délice)

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Soupe aigre aux champignons

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Gaspacho

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Makis au quinoa, avocat, concombres et champignons

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Makis laitue, avocat et tomates séchées

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Il y a aussi des burgers, pâtes, différentes tartinades… Et plein de desserts alléchants mais nous n’avions plus de place ! A ne pas rater si vous voyagez en Roumanie

Petit Pois, Septembre 2017

Les eaux stagnantes des marais, première partie

 

Cette lettre a été retrouvée au domicile de Juliette Namur, journaliste de vingt-sept ans, le 5 septembre 2015.

« Chers parents,

C’est avec un sentiment d’immense tristesse que je vous écris ces mots d’adieu. Je vous prie, avec la plus grande ferveur, de ne point douter de mon affection sincère, ainsi que du profond respect pour l’éducation rigoureuse que vous m’avez donnée, où il ne saurait être envisageable qu’une fille abandonne ainsi ses parents, qui plus est pour un destin plus qu’incertain.

J’espère, par la description précise des évènements bouleversants et terrifiants qui se sont succédés lors de ces terribles derniers mois, vous amener, sinon à pardonner, du moins à comprendre ma conduite, qui doit vous sembler, pour l’instant, totalement irrationnelle. Je vous prie également, de ne pas penser, ne serait-ce qu’un instant, que ces mots sont l’œuvre d’un esprit malade ou perturbé. J’ai moi-même raisonné ainsi lorsque m’a été conté le récit évoquant l’horreur et la monstruosité des faits auxquels j’allais être moi-même confrontée. Erreur aux conséquences hélas inéluctables, ô ! Ma chère maman, ô ! Mon père adoré. Que n’ai-je écouté mon instinct et fait taire ma raison face au funeste destin qui m’attendait ! Je vous supplie, de toute mon âme, de ne point chercher à me retrouver, ou à me contacter. Les forces qui œuvrent autour de ces abominables évènements sont trop puissantes et destructrices pour être affrontées par de simples humains, fussent-ils aussi droits et courageux que vous, ô mes chers parents, dont l’absence va me faire si cruellement défaut.

Cette histoire à la fois incroyable et horriblement réelle il y a deux ans, alors que, comme vous le savez, je travaillais au journal L’Occident La Nuit, une année après avoir terminé mes études de journalisme. Je n’y tenais alors que des rubriques sans importance sur des sujets anecdotiques, mais j’étais honorée de participer à une publication dont les valeurs étaient conformes à celles transmises par ma famille, ainsi que par ma scolarité au sein d’établissements réputés, que vous m’avez fait l’immense honneur de financer.

Je fus donc dans une joie extatique lorsque le rédacteur en chef du journal me convoqua à son bureau. Il me proposa un sujet d’article d’une importance capitale par rapport à ceux traités jusqu’alors : la réaction des riverains face au projet d’aéroport de Paris Ouest.

Je ne sais si vous vous souvenez, mais cette affaire faisait alors grand bruit dans la presse locale et nationale. Vieille de plusieurs décennies, son exécution se heurtait sans cesse à d’improbables obstacles, que ce soit des chefs de projets tombés malades ou subitement disparus, un architecte s’étant soudainement et sans explication rangé du coté des écologistes, sans compter les sempiternels débats sur la destruction de la faune et de la flore qu’auraient entrainé les travaux.

Toutefois, de nombreuses personnes, dont la rédaction de mon journal, soutenaient encore avec sincérité ce projet. De perfides rumeurs prétendaient que ce soutien était lié à la parenté entre le ministre des transports et le PDG de la SPIT, la société responsable des futurs travaux. Bien entendu, chers parents, tout cela n’était que calomnies de la part d’esprits perdus par une propagande infâme et gauchisante, ces militants à l’esprit aussi sale que leurs barbes de soixante-huitards, comme tu aimais si bien le dire, mon cher papa.

Le projet d’aéroport avait pour avantage de ne toucher qu’une zone marécageuse très peu peuplée, ce qui évitait l’expropriation d’un nombre important de locaux. En réalité, seul le village de Crapouche était véritablement touché, soit à peu près une centaine de personne tout au plus. Etonnamment, ses riverains étaient restés jusque là très silencieux, comme si ce projet qui menaçait leur domicile ne les concernait pas. Certains militants écologistes avaient tenté de les soulever contre les futurs travaux, mais s’étaient visiblement heurtés à une importante passivité, voire à un franc rejet de leur part.

C’est pourquoi mon rôle était d’aller à la rencontre de ces habitants, dans l’espoir d’apporter une voix favorable à l’arrivée de la modernité et de la technologie, dans cette région quasiment oubliée de la campagne francilienne. Pourtant, je décelais rapidement un malaise dans le comportement de mon supérieur. Je compris alors pourquoi un tel sujet m’avait été confié. Mon travail acharné au sein du journal, mon talent d’écriture n’étaient pas les seuls responsables. Il semblait en fait que personne d’autre ne souhaitait hériter du sujet, ce qui me fut confirmé lorsque d’une voix hésitante, il me narra les faits en ces termes :

« En fait, vous n’êtes pas la première à échoir du projet. Une collègue… Marie de Laote, que vous avez sans doute connue… est partie réaliser le travail que je vous demande aujourd’hui. Malheureusement, elle est tombée gravement malade et n’a pu continuer la tâche qui lui a été attribuée. »

Si les évènements rapportés n’avaient rien de très originaux, je sentais dans la voix de mon interlocuteur quelque chose d’étrange, comme une angoisse latente qu’il n’aurait osé exprimer, par peur de sembler original ou mentalement dérangé. Je tentais donc d’en savoir un peu plus sur cette maladie qui avait frappé ma collègue. Après avoir longuement hésité, le rédacteur fini par lâcher ces propos, qui me laissèrent stupéfaite et pleine de questions :

« En fait… Je ne devrais normalement pas vous parler de cela au vu du secret médical mais… J’ai un ami qui travaille à l’hôpital psychiatrique, à Villejuif… Et… Marie de Laote est sa patiente… Il semblerait qu’elle tienne des propos complètement délirants sur son expérience à Crapouche… Mais elle s’exprime finalement très peu, et ne fait aucun progrès malgré les traitements qui lui sont administrés… Elle n’acceptera de parler qu’à une personne, celle qui reprendra son enquête sur les lieux… Je suis conscient que ce que je vous demande est très délicat, peut-être même trop douloureux ou effrayant pour vous… Mais accepteriez-vous de la rencontrer ? Mon ami est formel, il n’y a pas d’autre moyen de la soulager que d’arriver à lui faire exprimer le délire qu’elle tient pour la réalité… Et vous semblez la seule apte pour cette sombre tâche… Si toutefois vous l’acceptez…».

Vous imaginez, chers parents, l’effet que produisirent de telles informations sur mon esprit délicat. Je frissonnais à les entendre et une sueur froide me saisit. Mais je chassais vite de mon esprit cette peur irrationnelle qui m’envahissait, afin de saisir cette opportunité exceptionnelle de prouver ma valeur auprès de ma hiérarchie. J’acceptais donc la proposition avec un enthousiasme plutôt feint mais une réelle motivation.

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Il ne fallut pas plus de deux jours pour convenir d’un rendez-vous avec le psychiatre de Mme de Laote. Une après-midi grisâtre, je me rendis donc à l’hôpital de Villejuif, en banlieue parisienne. Je frémis, pleine de mauvais pressentiments,  en entrant dans la cour bétonnée du vieil hôpital. Via l’ancien porche arrondi, j’entrais dans la cour, où une statue blanche de type antique et quelques arbres tentent d’apporter un peu d’élégance à ce lieu étrange. Le charme suranné de son architecture lui donne un certain cachet, tout en évoquant  des temps effrayants, où la psychiatrie ne possédait pas les moyens humains et médicaux d’aujourd’hui, et où la contrainte physique et les électrochocs régnaient en maîtres… En marchant le long des allées couvertes des  bâtiments en pierre blanchâtre, jusqu’à l’unité des malades difficiles, il me semblait encore entendre raisonner les cris des aliénés qui s’y étaient succédés, heurtant leur tête aux capitons des chambres d’isolement, sanglés dans leur camisole de force, sans recours contre les terribles visions nées de leur cerveau détraqué.

Fort heureusement, ce n’est pas un savant fou et échevelé qui me reçut mais un médecin psychiatre souriant et affable. Plus habitué aux turpitudes du cerveau humain que mon rédacteur en chef, il m’expliqua la situation dans des mots assez semblables, mais sur un ton plus inquiet et peiné qu’effrayé. Son impuissance à soulager cette patiente semblait le toucher, et on sentait son malaise à demander de l’aide à une personne aussi peu qualifiée que moi, dans des circonstances aussi peu convenables.

 Escortée par deux soignants solidement bâtis, et par le grisonnant docteur, je fus amenée à la chambre de la patiente. C’était la première fois que j’entrais dans un établissement psychiatrique, et je ne pouvais m’empêcher de ressentir une angoisse latente ; je sentais mon cœur palpiter contre mes tempes. Un infirmier ouvrit la porte fermée à clef et je fus introduite auprès de la patiente, dont on m’avait assuré qu’elle ne présentait aucune agressivité envers autrui.

Ma peur fit alors place à un immense sentiment de pitié et de tristesse face au spectacle qui m’était imposé. L’élégante Marie de Laote, qui jamais ne venait au bureau sans être parfaitement mise, et dont la perfection de la coiffure, l’élégance des tailleurs étaient réputés dans tout le journal, n’était plus que l’ombre d’elle-même. Dans un coin de la pièce blanche, dépouillée de tout meuble à l’exception d’un lit vissé au sol, une pauvre créature restait recroquevillée, dans un pyjama de papier bleu, les cheveux emmêlés, les ongles sales et longs. Je me souvins alors de l’aversion pour l’eau que m’avait décrite le médecin, qui semblait terrasser de terreur la patiente lorsque l’on allumait la douche, et rendait donc tout soin d’hygiène extrêmement anxiogène et conflictuel.

« Madame de Laote » dit le docteur d’un ton très doux. « C’est Madame Namur qui est là, dont je vous ai parlé hier. Vous souhaitiez la rencontrer, elle est là pour vous aujourd’hui ».

A ces mots, la pauvre femme tourna son visage ravagé de terreur en ma direction. Les yeux écarquillés, elle se leva doucement, tout en prononçant une litanie de phrases absurdes et dénuées de sens :

« Tu es là… Ah ! tu es là ! Le marais ! Attention ! Le marais ! Reste loin…C’est dangereux… DANGEREUX !! Ils m’ont prise ! Ils l’ont mis dans mon ventre ! Mon ventre… Mais je l’ai enlevé, AHAHAHAH je l’ai enlevé cette saloperie qu’ils m’ont mise ! AHAHAHAH »

Cette litanie dura quelques minutes qui me semblèrent interminables, puis cette humeur hystérique et ces rires effrayants firent soudain place à une expression d’horreur absolue. Visiblement hallucinée, Marie se mit à fixer les toilettes de la salle de bain tout en hurlant d’une voix terrifiante, presque inhumaine, comme remplie d’ignobles gargouillements, que j’aurai bien peine à vous décrire.

« Ils reviennent ! Ils reviennent tout le temps ! Pour me punir ! Leur peau flasque et visqueuse ! Je n’en peux plus ! Ils viennent m’encercler ! Ils me pénètrent ! Au secours ! AU SECOURS ARRETEZ CA »

Cette monstrueuse déclaration s’acheva dans un acte dramatique, où la pauvre Marie, visiblement possédée par son esprit malade, se jeta tête la première vers le mur. Elle fut arrêtée dans sa course par un des infirmiers qui la plaqua au sol, hurlante, tandis qu’on m’évacuait en catastrophe avec le psychiatre.

« Je suis vraiment désolé », me dit ce dernier. « Ce n’était pas une bonne idée. Je ne sais pas ce que j’espérais. Je suis vraiment, vraiment désolé. »

Il prit quand même la peine de me raccompagner jusqu’à ma voiture, avec l’air sombre d’un homme ayant perdu tout espoir. Pour ma part, j’étais sous le choc de la scène terrible à laquelle j’avais assistée. Mais quelque chose, dans la façon dont le docteur me sera la main, et dans les propos qu’il tenu pour me dire au revoir, me fit à nouveau frissonner :

« Madame… Faites bien attention à vous. Ne prenez pas de risques inutiles ».

Le choc de la rencontre passée, je me fis la réflexion que ce docteur s’impliquait un peu trop émotionnellement dans cette prise en charge, au point de presque prêter foi aux paroles absurdes et folles de la pauvre Marie de Laote, dont la psychose ne faisait pourtant aucun doute. Ah ! Que n’ai-je alors écouté la faible mais persistante intuition qui me disait de ne pas continuer mon investigation !

A Suivre… (prochain épisode mercredi)

Petit Pois, Septembre 2017, tous droits réservés

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